La première fois que je suis entrée dans un salon funéraire
- Laurence SF Phare

- 9 janv.
- 8 min de lecture
Avertissement de contenu : ce billet aborde le thème du suicide. Si c’est trop pour vous aujourd’hui, vous pouvez passer votre tour, ou revenir plus tard. Si ce texte réveille quelque chose de troublant, vous pouvez arrêter votre lecture et demander de l’aide : 9-8-8 (appel ou texto, 24/7).
Je n’étais pas encore célébrante à ce moment-là. J’avais 19 ans, et c’était la première fois que je mettais les pieds dans un salon funéraire. C’était pour les funérailles de mon ami Max. Un beau jeune homme drôle et unique, avec un humour noir qui le caractérisait tellement. Je l’aimais énormément. Et il n’atteindrait jamais la vingtaine.
Je revois encore la scène avec une précision presque troublante. Quatre jours après avoir appris la nouvelle du décès par suicide de mon ami, j’entre dans un salon funéraire pour la première fois de ma vie… et au fond de la pièce, il y a un cercueil. Ouvert. Et dans le cercueil, il y a Max. Embaumé. C’est lui, mais pas vraiment.
C’était la première fois que je voyais un corps sans vie. Au début, j’ai eu peur de m’approcher, parce que le fait de m’approcher rendait la mort plus vraie. Et j'avais l'impression que si je la regardais en face, elle allait me faire perdre tous mes moyens, moi qui me sentais déjà extrêmement fragile.
Ce corps-là ne ressemblait pas à mon ami. Il était trop figé, trop maquillé. Il ne correspondait pas au gars qui chantait The Strokes à tue-tête dans sa voiture quand on se rendait à l'école. Il ne correspondait pas à son intensité, à sa manière théâtrale d’occuper l’espace et surtout il ne correspondait pas à la façon dont l'avais connu, c'est-à-dire, vivant, tout simplement vivant.
Quand Maxime est devenu “mon ami Max”
On s’est rencontrés au CÉGEP. Une amie commune nous a présentés. Maxime sortait de l’hôpital. Il avait encore des bandages, parce qu’il avait fait une tentative de suicide. Et ce qui m’a marquée le plus, c’est que… il en parlait en blaguant. Comme si c’était une anecdote. Comme si la mort faisait partie du décor. Comme si ça ne faisait pas peur. Je n'avais jamais rencontré une personne comme lui.
En peu de temps, on est devenus très proches. On se voyait presque tous les jours. Il me faisait des lifts pour aller à l’école. On faisait la fête, on passait nos soirées avec les amis, on allait magasiner, on allait prendre des cafés, on se baignait chez ses parents, on refaisait le monde entre deux chansons.
Il adorait le groupe de musique The Strokes, et parlait souvent de son crush pour le chanteur Julian Casablancas. Il aimait la culture, la mode, le cinéma, la musique… on avait mille points communs, et surtout: on riait beaucoup.
Ce que j’aimais le plus chez lui c'était sa spontanéité et sa radicale honnêteté. Il disait tout ce qu’il pensait, parfois ça pouvait être choquant, mais c’était aussi précieux, parce que c’était vrai. Et il était chaleureux, présent. On s’aimait beaucoup, et on se le disait. Souvent. Il m’avait choisie comme sujet pour un projet de photos. J’étais sa muse, son Alice au pays des merveilles un peu déjanté.
Et un jour, il m’a présenté le garçon dont je suis tombée amoureuse et avec qui je suis sortie pendant quelques années: son meilleur ami. Après ça, on était souvent les trois ensemble, à rire pendant des heures et des heures lors de soirées bien arrosées. C’était léger, mais je sentais aussi, parfois, une grande lourdeur en lui. Une souffrance qui n’avait pas de mots.

Et pour le laisser être vivant au milieu de tout ça, je veux déposer sa voix ici. Un message qu’il m’a envoyé sur Messenger le 18 mai 2008:
« Je t’aime ma belle biche! De ton Maxipotter. »
L’appel que je ne voulais pas recevoir
Je me souviens encore du moment où j’ai appris la terrible nouvelle. C’est mon copain de l’époque, le meilleur ami de Max, qui m’a appelée. Il pleurait. Il m’a dit que Max s'était suicidé.
Je ne comprenais rien. J’étais tellement sous le choc que j’ai répondu : «Est-ce qu’il est mort?» C’était comme si un gouffre sans fond venait de s’ouvrir sous mes pieds.
J’étais seule dans la maison, assise sur le divan. Je me rappelle la douleur intense que j'ai ressentie dans la poitrine, c'était physique. Je me rappelle avoir gémi, pleuré et hurlé. Je me sentais impuissante, perdue, démolie. C'était tellement grand que je ne voulais pas y croire, et en même temps, je n'aurais pas le choix....
La complexité du suicide
Max était homosexuel. Il trouvait ça difficile d’être différent. Je ne veux pas résumer sa vie à ça, parce qu’une vie, c'est tellement complexe. Mais je veux le nommer, parce que je sais que ça le faisait souffrir et que c'est une réalité qui existe: les jeunes LGBTQIA2S+ sont, de façon documentée, plus à risque de détresse psychologique et d’idées suicidaires que leurs pairs hétérosexuels et cisgenres.
Max parlait souvent de la mort comme si de rien était. Il disait, en riant, qu’il voulait être empaillé à ses funérailles, dans une position absurde juste pour faire rire. Il disait aussi que, quand il serait mort, il allait faire courir ses doigts sur les murs pour signaler sa présence. À 19 ans, je prenais ça comme son style. Son humour. Son personnage. Je ne savais pas qu’il y pensait encore autant. Et pour ça je pense que j’ai encore de la culpabilité, même aujourd’hui, même après tout ce temps.
Parce que le deuil après un suicide, c’est souvent ça : on pleure l’absence, mais on se bat aussi avec une foule de questions sans réponse. L’incompréhension. La colère. Les j’aurais dû…. Et cette sensation terrible d’avoir raté quelque chose.
Avec le temps, j’ai compris quelque chose d’important : le suicide, c’est complexe. C’est souvent le point de rencontre entre une douleur trop lourde, une détresse qui s’installe, parfois des enjeux de santé mentale, parfois l’isolement, parfois une honte qui colle à la peau et cette impression terrifiante que ça ne finira jamais. Le dire comme ça ne résout rien, je le sais. Mais ça enlève un peu de jugement. Et ça rappelle une chose essentielle: demander de l’aide, être entouré·e, être pris·e au sérieux, ça peut vraiment faire une différence.
Et si vous lisez ceci en vous reconnaissant, ou en reconnaissant quelqu’un que vous aimez : votre expérience est valide. Votre manière d’aimer est valide. Votre manière de survivre à ça, même mêlée, même contradictoire, est valide. Votre deuil est valide. Vous n'êtes pas seul·e.
La photo dans la poche
Ma mère m’a aidée à poser un petit geste qui a été très significatif pour moi. Elle était venue pour m’accompagner et me soutenir. Heureusement qu'elle était là. Je pensais que j'étais une adulte, mais j’étais si jeune, et j’avais l’impression que mon monde venait de se fendre en deux: la vie, d’un côté… et la mort, de l’autre. Et moi, au milieu, à ne pas comprendre comment on traverse ça sans se briser.
J’avais besoin de faire quelque chose. N’importe quoi. Une preuve d’amour qui tient dans une poche. J’avais imprimé une photo de Max et moi et j'y avais écrit un petit mot d'amour. Ma mère s'est approchée du cercueil avec moi et elle m'a aidée à le glisser dans la poche intérieure de son veston. Je ne suis pas sûre si je faisais ça pour lui, ou pour moi. Probablement les deux. Mais je sais que, dans ce moment-là, ça m’a donné un petit point d’ancrage. Quelque chose de doux dans une journée excessivement éprouvante et irréelle.

Et parce que l’amour ne s’arrête pas quand une vie se termine. Voici les derniers mots que je lui ai envoyé sur Messenger plus d'un an après son décès:
«Tu me manques. Vraiment f*cking beaucoup. (…) Je sais une chose: tu n’es pas loin… Je t’aime.»
Une cérémonie funéraire à son image
J'ai partagé un témoignage durant la liturgie de la Parole. Je me souviens que j’avais préparé mon texte d’avance. Je m’étais organisée avec ses parents. J’avais proposé qu'on écoute la chanson Fernando. C'est Max qui m'avait dit qu'il voulait qu'on écoute du ABBA à ses funérailles, une autre preuve de son humour noir et absurde.
Je me souviens d’être devant l’assemblée, et d’avoir l’impression d’être en dehors de mon corps. Comme si je jouais le rôle de celle qui parle, pendant qu’à l’intérieur, j’étais juste une jeune fille de 19 ans en train de vivre quelque chose de trop grand.
À la fin de mon témoignage j'ai invité les gens à mettre leurs chapeaux rigolos. Ça aussi, c'était son idée, pour rendre ça moins triste j'imagine... Sur mon béret mauve, j'avais placé plein de petits papillons colorés. Pour le représenter lui. Max n’a pas été longtemps dans ma vie, même pas deux ans, mais notre relation a été intense et profonde. On est devenus proches rapidement. Il était comme mon petit papillon: arrivé vite, reparti trop vite.
Les gens ont participé. Ils ont mis leurs chapeaux. Et cette participation-là m’a bouleversée. J’ai ressenti, malgré le chaos, une chose très simple : on pouvait lui rendre hommage à son image. Même si, à la base, c’était peut-être juste des blagues.
C’était absurde, presque drôle.
Et en même temps: c’était d’une tristesse sans nom. Mais ça le représentait totalement. Max avait cette manière de rendre l’ombre supportable en y mettant un détail inattendu. Une touche théâtrale. Une étincelle. Même quand ça faisait mal. Et cette journée-là ça faisait vraiment mal. Mais je suis fière de moi, fière d’avoir trouvé la force de le faire.
Avant même de le savoir, je faisais déjà ce que je fais aujourd’hui
C’est étrange à écrire, mais c’est vrai : je n’étais pas célébrante… et j’étais déjà en train de l’être, sans le savoir.
J’avais déjà ce réflexe de personnaliser, de proposer un geste, une musique et un symbole. De créer un espace où la personne décédée puisse être reconnue pour vrai, pas juste dans un protocole. D’oser l’absurde quand c’est fidèle. Parce que ce sont ces détails-là qui parlent le plus aux gens.
Aujourd’hui, c’est exactement ce que j’invite les familles à faire, encore et encore. Même quand on hésite. Même quand on se demande: «Est-ce que ça se fait?» Si c'est respectueux et représentatif de la personne, alors oui. Ça se fait!
Je pense, par exemple, à cette fois où on a écouté Jingle Bells à la fin d'une cérémonie funéraire parce que la défunte aimait écouter de la musique de Noël à l’année. Au début, la famille hésitait à me le proposer, mais tout le monde s'entendait pour dire que c'était ce qui la représentait le mieux. Quand j'ai fait jouer la chanson, tout le monde a compris. Il y a eu un sourire dans les larmes. Un relâchement. C'était significatif et cohérent, parce que c'était différent et que ça sortait de l'ordinaire.
Max m’a montré ça sans le savoir. Et moi, à 19 ans, je ne savais même pas que je ferais un jour ce métier. J'espère qu'il est fier de moi quand j'accompagne les familles dans leurs élans créatifs et originaux. Si vous voulez en savoir plus sur ma façon de créer des cérémonies à l’image des gens, vous pouvez lire mon article sur les cérémonies personnalisées.
Pour finir...
Si vous avez perdu quelqu’un par suicide, je veux vous redire ceci: chaque expérience est valide. La vôtre. Celle de votre famille. Celle de vos amis. Même si vous ne vivez pas le deuil de la même manière. Même si ça se contredit. Même si ça change avec les années.
Vous avez le droit de vous sentir en colère, triste, confus·e, vide, nostalgique, engourdi·e. Vous avez le droit de revenir souvent aux mêmes questions. Vous avez aussi le droit d’avoir de beaux souvenirs, de rire parfois, de trouver du sens à certains gestes, et de ne pas vous excuser de ce mélange-là.
Et si, en ce moment, c’est vous qui êtes en détresse, ou si vous vous inquiètez pour quelqu’un, vous n'avez pas à porter ça seul·e. Il y a des ressources.
Ressources d’aide (Canada / Québec)
Canada: 9-8-8 — appel ou texto, gratuit, 24/7, soutien en français et en anglais.
Québec: 1 866 APPELLE (1-866-277-3553) — gratuit et confidentiel, 24/7.
Québec: texto 535353 (et clavardage via suicide.ca).
Urgence: 911.
Si vous avez envie de poser un geste en sa mémoire, son avis de décès invitait à soutenir le Centre de prévention du suicide de Lanaudière. Vous pouvez le faire ici: Faire un don
Merci d'avoir lu mon histoire. Merci d’avoir tenu cet espace avec moi.
Avec bienveillance,
Laurence SF Phare
Célébrante funéraire & accompagnante du deuil



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